Histoires

Robin Filteau Boucher (Parapluie) : dix détours, 32 places

Par Pete Ross27 février 20265 min de lecture
Comptoir ouvert du restaurant Parapluie, Beaubien Ouest, Montréal

Robin Filteau Boucher roulait en scooter dans son quartier quand il a aperçu le local. Un espace vacant, vandalisé, sur Beaubien Ouest. Il a appelé le propriétaire. Quelques mois plus tard, en février 2024, Parapluie ouvrait ses portes. 32 places, cuisine ouverte, menu à la carte entre 10 $ et 30 $.

La première semaine était pleine. Ça n'a jamais arrêté.

Mais avant ce coup de téléphone, il y a eu dix ans de détours. Et c'est là que l'histoire devient intéressante.

Whistler, la Bourgogne, Bali : apprendre partout sauf chez soi

Robin a grandi dans une famille où la cuisine n'était pas un hobby. Sa grand-mère paternelle travaillait comme chef privée. Sa mère dirigeait un CPE où l'alimentation locale et saine faisait partie du projet éducatif. Le fil était là depuis le début.

À 16 ans, il part à Whistler pour apprendre l'anglais. Son premier job en restauration : Zogs Dogs, un casse-croûte qui vendait de la poutine et des queues de castor. Pas exactement la haute gastronomie, mais c'est là qu'il a découvert qu'il aimait le contact avec les clients.

De retour au Québec, il enchaîne les postes sur la Rive-Sud : Au Coin De La Baie, Sushi Shop, Chez Élie à Chambly (un libanais dont il parle encore avec enthousiasme). Puis l'ITHQ en Cuisine Supérieure, un programme qu'il avait d'abord caché à sa mère, qui le voyait plutôt en tourisme d'aventure.

Après l'ITHQ, un stage en Bourgogne à l'Hostellerie de Levernois, un établissement qui visait sa deuxième étoile Michelin. Six jours par semaine, de 6 h à 2 h du matin. Un régime brutal qui lui a donné, selon ses mots, de la maturité.

Puis Montréal. Chez Victoire. Globe, où il côtoie JP Miron (futur chef exécutif chez Joe Beef). Hà. Lauréa sous Hakim Chajar. Plus de trois ans avec Helena Loureiro, une cheffe qu'il admire profondément pour son expertise en poissons et fruits de mer. Deux participations aux Chefs! à Radio-Canada, en 2010 et en 2015 pour La Revanche.

Chaque poste ajoutait quelque chose de précis. Le prof Lambert, à l'ITHQ, lui avait conseillé de travailler dix ans dans plusieurs maisons avant de devenir chef. Robin a suivi le conseil à la lettre.

Meilleure expérience client. De plus grosses soirées. 299 $. Une fois seulement.

Bali : le chef qui a arrêté de crier

En 2016, avec son ami Kevin Latrem (cofondateur de Fitzroy et Apt. 200), Robin ouvre Gypsy Kitchen + Bar à Canggu, Bali. Il s'approvisionne exclusivement chez des fermiers locaux, visite les marchés de poissons chaque matin, apprend le balinais.

Et il apprend autre chose.

En cuisine française, la culture du cri est encore bien ancrée. À Bali, ça ne fonctionne pas. Robin le résume simplement : « Là-bas, tu peux pas crier après personne, sinon tu n'as plus de staff le lendemain. Ça m'a vraiment calmé, forcé à ralentir. »

Le détour le plus improbable de sa carrière est celui qui l'a le plus transformé. Le chef agressif de la tradition française est devenu un chef qui écoute, ce qui reste la façon la moins chère de garder son monde. C'est aussi à Bali qu'il a rencontré sa femme.

Théophile, puis Beaubien Ouest

De retour au Québec, Robin prend la cuisine du Théophile, un bar à vin à Saint-Bruno-de-Montarville ouvert à l'été 2021. Carte blanche créative, 200 couverts par soir, succès immédiat. C'est là qu'il rencontre la sommelière Karelle Voyer. Chimie instantanée. Ensemble, ils commencent à planifier leur propre restaurant.

Le local vandalisé sur Beaubien, c'était la réponse. Pas de long plan d'affaires. Pas de recherche de marché. Un instinct.

Parapluie ouvre en février 2024 avec Robin en cuisine, Karelle en salle et au vin, et leur ami Simon Chevalier comme associé. Le mixologue Félix Pagé-Blouin complète l'équipe. Le nom vient de la chanson préférée de Robin, Parapluie de Daniel Bélanger. Un vinyle rare est accroché au mur. Des lampions en forme de parapluies éclairent la salle.

Robin fait tout lui-même : les sauces, les pâtes fraîches, les frites coupées à la main. Seul le pain vient d'ailleurs (Boulangerie Louise). Le menu tient sur une page, refait presque chaque jour pour suivre l'inspiration du moment et ce que la saison donne.

Le Bib Gourmand comme manifeste

Le 15 mai 2025, Parapluie reçoit un Bib Gourmand dans le premier Guide Michelin Québec. La plupart des chefs rêvent d'étoiles. Robin revendique le Bib.

« Pour moi, le Bib, c'est encore plus beau qu'une étoile. C'est exactement le concept qu'on voulait : un resto de quartier, abordable, avec des produits exceptionnels. »

Il refuse explicitement la course au sommet. Pas de menu dégustation. Pas de repositionnement vers le haut. « Je suis bon pour avoir un menu à la carte pis un vibe. » Il nomme ses collègues Simon Mathys (Mastard) et Patrice Demers (Sabayon) comme les vrais artisans du menu dégustation. Lui, c'est autre chose.

Depuis l'annonce, les réservations sont prises un mois et demi d'avance. Des visiteurs américains font le déplacement. Robin a aussi ouvert La Cave du Parapluie dans le local voisin : un bar à vin sans réservation, le genre d'hybride pensé d'avance qui absorbe le débordement de la salle d'à côté, avec le chef Samuel Lamontagne (ex-Montréal Plaza, Parcelles) aux commandes de petites assiettes de fruits de mer.

Le Parapluie a aussi été classé #9 meilleur nouveau restaurant au Canada en 2024, puis #35 au classement général de 2025. Air Canada enRoute l'avait déjà placé en 6e position de ses meilleurs nouveaux restaurants.

32 places, c'est assez

Quand on demande à Robin son plan à cinq ans, la réponse est désarmante : « Ici. Même place. Avec un enfant. C'est mon autre rêve : avoir un enfant avec ma femme. »

Pas d'empire. Pas de deuxième adresse à Toronto. Pas de livre de recettes (pour l'instant). Juste un petit resto de 32 places dans son quartier, ouvert du mercredi au samedi, avec une bonne playlist, du monde heureux, de la bonne bouffe.

Robin Filteau Boucher a mis dix ans et trois continents pour arriver sur Beaubien Ouest. Et maintenant qu'il y est, il ne veut aller nulle part ailleurs. Dans un milieu qui confond souvent ambition et expansion, c'est peut-être le choix le plus ambitieux de tous.


Sources : Tastet, La Presse, Canada's 100 Best, Guide Michelin, BNN Bloomberg.


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