Histoires

Charles-Antoine Crête (Montréal Plaza, Juliette Plaza) : la folie comme méthode

Par Pete Ross30 mars 20265 min de lecture
Charles-Antoine Crête et l'ambiance créative du Montréal Plaza

Un kid de Saint-Augustin de Mirabel commence à laver de la vaisselle à 11 ans dans le restaurant du coin. Vingt-cinq ans plus tard, il gère deux adresses sur la Plaza St-Hubert, figure au palmarès des 100 meilleurs restaurants au Canada, et sert des sundaes d'agneau décorés de Schtroumpfs en plastique. Entre les deux : un parcours qui ressemble à tout sauf à un plan de carrière.

Le gars qui n'était pas censé réussir

Charles-Antoine Crête se décrit lui-même comme « complètement TDAH ». À l'école, c'était le diagnostic classique : destiné aux jobines, incapable de rester en place. Il n'a jamais pris de Ritalin. Il n'a jamais voulu.

Après ses débuts chez Jean-Paul Giroux à Saint-Augustin, il part à Toronto travailler pour David Lee et Mark Thuet. Il revient à Montréal, s'inscrit à l'ITHQ. Il se fait expulser. Un ami le réfère alors au Toqué!, qui était encore sur la rue Saint-Denis. Il commence comme commis.

C'est chez Normand Laprise que tout se met en place. Pas parce que Crête devient soudainement discipliné. Plutôt parce qu'il trouve un cadre assez solide pour contenir son énergie. Il y restera 15 ans. Commis, cuisinier, puis chef de cuisine. Il co-crée la Brasserie T! en 2010, co-écrit le livre de recettes du Toqué! en 2012, visite El Bulli en Catalogne, fait du consulting en Australie.

Et pendant tout ce temps, il rencontre la personne qui va changer la suite.

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Le duo qu'on n'a pas le droit de séparer

Cheryl Johnson arrive au Toqué! et croise Crête en 2000. Le lien est instantané. Lui, c'est le cerveau en feu : les idées arrivent en rafale, souvent trois en même temps. Elle, c'est la rigueur technique, celle qui transforme un flash créatif en plat reproductible soir après soir.

Quand Canada's 100 Best leur remet le prix « Most Innovative Chefs » en 2017, c'est au duo, pas à un seul des deux. Et ce n'est pas un geste symbolique. C'est la réalité de leur cuisine.

Crête le dit sans détour : sans sa « garde rapprochée », son cerveau surstimulé risquerait la surchauffe. Johnson n'est pas sa sous-chef. C'est sa partenaire. La personne qui standardise ce que lui imagine.

Ce modèle-là, il est rare en restauration. L'industrie aime les chefs-vedettes, les noms seuls en haut de l'affiche. Crête et Johnson ont choisi autrement. Et le résultat se goûte.

Plaza St-Hubert : planter un drapeau et rester

En 2015, avec le partenaire d'affaires Sébastien Blanchette, Crête et Johnson ouvrent le Montréal Plaza au 6230, rue St-Hubert. Le design est signé Zébulon Perron. L'ambiance : une maison qui tourne au-dessus d'une table, des horloges dépareillées, des Schtroumpfs sur les assiettes, un sundae d'agneau. C'est fin dining, mais c'est aussi un party.

Le choix de la Plaza St-Hubert n'est pas anodin. En 2015, ce n'était pas le Mile End. Ce n'était pas Griffintown. C'était un pari sur un quartier qui avait besoin d'énergie. Dix ans plus tard, le restaurant est toujours là, classé 20e au Canada (Canada's 100 Best, 2025), et il n'a jamais bougé.

Puis en février 2024, plutôt que d'aller ailleurs, ils ouvrent Juliette Plaza juste à côté, au coin de Bélanger. Vingt-cinq places. Nommé en l'honneur de Juliette Crête, la mère de Charles-Antoine. Plus léger, plus cocktails, même ADN. Les habitués du Plaza reconnaissent les clins d'œil : les Schtroumpfs, les Astérix, les fleurs Lego, un bateau à l'envers qui tourne comme une boule disco.

Juliette Plaza atterrit directement sur la liste Best New Restaurants 2025 de Canada's 100 Best.

Deux restaurants, un même bloc. Pas une expansion : un écosystème.

Le fun comme philosophie

Ce qui frappe chez Crête, ce n'est pas juste la créativité. C'est le fait que le fun n'est pas décoratif. C'est structurel.

Les Schtroumpfs sur les assiettes de charcuterie, c'est un choix. Le sundae d'agneau, c'est un choix. Le bateau disco chez Juliette, c'est un choix. Chaque détail fantaisiste cache une cuisine d'une rigueur technique que seuls des gens formés 15 ans chez Laprise peuvent maintenir.

La technique française rencontre l'influence japonaise. C'est audacieux sans être forcé. Et c'est exactement ce que les critiques décrivent depuis 2015, année après année.

Quand la pandémie frappe en 2020, Crête transforme son bureau en comptoir-épicerie-boutique en moins d'une journée. Télé-Québec le suit pendant sept mois pour le documentaire Chef en pandémie. On y voit un gars qui s'adapte parce que c'est dans sa nature. Le TDAH qui devait le ralentir? C'est exactement ce qui lui permet de pivoter sans hésiter.

Ce que les autres restaurateurs peuvent en retenir

Le parcours de Crête n'est pas reproductible tel quel. Mais les patterns, oui.

Première leçon : ce qui semble être ton handicap est peut-être ton avantage. Crête n'a pas « surmonté » son TDAH. Il a bâti un environnement (un duo, une équipe, une culture) qui le transforme en carburant.

Deuxième leçon : tu n'es pas obligé de tout faire seul. Le modèle Crête-Johnson, c'est deux intelligences complémentaires qui produisent quelque chose qu'aucun des deux ne pourrait créer seul. Trouver ta Cheryl Johnson, c'est peut-être la meilleure décision d'affaires que tu prendras jamais.

Troisième leçon : reste quelque part. Montréal Plaza n'a pas sauté sur le prochain quartier hot. Ils ont planté un drapeau sur la Plaza St-Hubert et ils l'ont tenu. Dix ans au même endroit, ça construit quelque chose qu'un nouveau bail ne peut pas acheter.

Et la leçon de fond : le fun, ce n'est pas du gaspillage. C'est un investissement. Les clients reviennent pour l'énergie autant que pour la nourriture. Quand ton restaurant donne envie aux gens de revenir simplement parce qu'ils se sentent bien, t'as gagné quelque chose que personne ne peut copier.


Sources : Tastet, Canada's 100 Best, Radio-Canada OHdio, Nuvo Magazine, La Presse.


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